La concentration médiatique#
En bref#
La fiche groupe Bolloré déclarait dans ses limites que traiter un seul groupe rendait le dossier asymétrique. Cette fiche corrige cette asymétrie : elle recense l'ensemble des concentrations, parce que la règle de non-circularité s'applique à toutes.
Elle est cotée C, et c'est un avertissement. Les données de propriété disponibles datent pour l'essentiel de 2021-2022, le paysage a changé depuis, et elles contredisent sur un point le registre des sources de ce wiki. Elle est publiée avec ces réserves parce qu'une carte imparfaite vaut mieux qu'une carte partielle.
Une section fait exception, et elle est de cote A : celle qui porte sur le rachat de l'École supérieure de journalisme de Paris par des propriétaires de médias, établie par une audition sous serment du 9 avril 2026. Elle déplace la question d'un cran en amont — non plus qui possède les titres, mais qui possède l'école qui forme ceux qui les écriront.
Pourquoi cette fiche existe#
Ce wiki impose, pour une source de cote C, deux titres indépendants. Deux titres du même propriétaire ne sont pas indépendants.
Appliquer cette règle suppose de savoir qui possède quoi. La fiche groupe Bolloré le faisait pour un seul groupe — ce qui revenait à soumettre celui-là à un contrôle que les autres ne subissaient pas. C'est exactement le type d'asymétrie que la méthode interdit.
La carte de propriété#
Avertissement de datation. Les éléments ci-dessous proviennent principalement d'une commission d'enquête du Sénat de 2022 et de travaux d'Acrimed, association militante assumée dont l'orientation est à signaler. Plusieurs opérations ont eu lieu depuis, et certaines lignes sont vraisemblablement périmées. Voir les limites.
| Propriétaire ou groupe | Titres et actifs recensés |
|---|---|
| Vincent Bolloré — Vivendi, Canal+, Lagardère, Prisma | Canal+, CNews, Europe 1, RFM, le Journal du Dimanche, Paris Match, groupe Prisma, Hachette, Fayard, Grasset, Calmann-Lévy, Relay — fiche dédiée |
| Bernard Arnault — LVMH | Le Parisien, Aujourd'hui en France, Les Échos |
| Xavier Niel | Le Monde |
| Groupe Dassault | Le Figaro |
| François Pinault | Le Point |
| Daniel Kretinsky | Marianne ; participation au capital de TF1 ; a créé Franc-Tireur |
| Patrick Drahi — Altice | Libération, L'Express — ligne probablement périmée, voir ci-dessous |
| Bouygues | TF1 |
| Rodolphe Saadé — CMA CGM | Cité comme candidat au rachat de La Provence — situation non actualisée |
Une contradiction avec le registre de ce wiki#
Le registre des sources de ce wiki indique que Libération relève d'un « fonds de dotation (Kretinsky) ». La source consultée ici l'attribue à Altice (Drahi).
Les deux ne peuvent pas être vraies simultanément, et ce wiki n'a pas tranché. C'est signalé plutôt que masqué, et cela illustre le problème central du sujet : la propriété des médias français est mouvante, et les cartes vieillissent vite.
La concentration des aides publiques#
| Indicateur | Valeur, 2021 |
|---|---|
| Total des aides à la presse | 91,5 millions d'euros |
| Part perçue par les médias détenus par sept milliardaires — Arnault, Niel, Dassault, Altice, Lagardère, Pinault, Kretinsky | 43,6 millions, soit près de la moitié |
Ce chiffre provient d'Acrimed, association militante. Il n'a pas été recoupé sur une source indépendante, et doit être traité comme tel. Il est rapporté parce qu'il est vérifiable en principe — les aides à la presse sont publiques — et parce que son ordre de grandeur est cohérent avec la concentration constatée par ailleurs.
L'école qui forme les journalistes, rachetée par des propriétaires de médias#
Cette section est de cote A, là où le reste de la fiche est de cote C. Elle repose sur une seule source : l'audition sous serment de Vianney d'Alançon, président de l'École supérieure de journalisme de Paris, devant la commission d'enquête du Sénat, le jeudi 9 avril 2026 (rapport n° 860, tome II, p. 399).
Pourquoi elle a sa place ici. La carte ci-dessus s'arrête aux titres. Elle ne dit rien de ce qui vient avant la rédaction — la formation de ceux qui y entreront. La rapporteure Colombe Brossel pose la question en ces termes : le rachat de l'ESJ Paris « par un consortium de propriétaires de titres de presse » interroge « la capacité des futurs journalistes à produire une information libre et éclairée après avoir été formés dans une école de journalisme dont les propriétaires sont parties prenantes ».
Ce que l'audition établit#
| Statut juridique | SAS — société par actions simplifiée, « société commerciale classique » |
| Objet du rachat | les fonds de commerce seulement, pas la société, « au vu de la très mauvaise situation d'alors » |
| Ancienneté de l'école | fondée en 1899 par Dick May ; « la plus ancienne école de journalisme au monde » |
| Perte de l'année de reprise | 1 million d'euros |
| Effectif | 222 étudiants |
| Part d'alternants | environ un quart |
| Répartition du capital | « la plupart des actionnaires possèdent environ 10 % » ; aucun ne dépasse 20 % |
| Reconnaissance | par l'État — ministère du travail, maquette validée par France Compétences, contrôle du rectorat |
| Non-reconnaissance | par la profession — la Conférence nationale des métiers du journalisme |
| Titres RNCP | absents au moment du rachat (l'école était alors locatrice), depuis rattachés à l'établissement |
Aucun actionnaire n'est nommé de toute l'audition. Vianney d'Alançon parle d'« actionnaires et associés divers et variés », précise que « un certain nombre d'entre eux, dont je fais partie, ne sont pas propriétaires de médias », et s'en tient là. La commission ne le lui demande pas, et le compte rendu ne comble pas ce blanc. Ce wiki ne sait donc pas qui possède l'École supérieure de journalisme de Paris — il sait seulement qu'aucun de ceux qui la possèdent n'en détient plus du cinquième.
Sur les financements publics, la réponse a changé en trois répliques. Interrogé sur la taxe d'apprentissage, Vianney d'Alançon répond d'abord : « Malheureusement, nous ne bénéficions pas de subventions. » Relancé, il précise : « Nous avons en effet des alternants, pour lesquels nous percevons des financements de l'État via les opérateurs de compétences (Opco). » Une école privée qui déclare ne pas être subventionnée perçoit donc des fonds publics pour un quart de ses étudiants. Le montant, lui, n'a pas été donné.
Trois questions posées sous serment, trois réponses renvoyées à l'écrit#
C'est le fait le plus net de cette audition, et il tient en une phrase : elle établit une structure, pas des flux.
| Question posée par la commission | Réponse orale |
|---|---|
| Le montant perçu au titre de la taxe d'apprentissage | « Je répondrai plus précisément par écrit » |
| Les liens financiers avec La Courte échelle, organisme de formation lié à l'ILDJ, et l'éventuelle mutualisation de personnels | « Je vous apporterai des éléments plus précis par écrit. Vous allez là à un niveau de détail qui nécessite une pince à épiler » |
| Le taux d'insertion des étudiants, et la part d'entre eux embauchés par des médias liés aux actionnaires | Une liste de médias d'accueil, sans chiffre ; la sénatrice Karine Daniel relève que cette liste « peut donner l'illusion du pluralisme » |
Ce wiki ne sait pas si ces réponses écrites ont été fournies, ni ce qu'elles contiennent. Le président Roger Karoutchi a indiqué que la commission en serait informée ; le tome II ne les publie pas.
Le point de jonction avec une autre fiche de ce wiki#
L'audition nomme, sans y être poussée, une structure déjà documentée ailleurs ici : l'Institut de formation politique d'Alexandre Pesey, dont ce wiki connaît le budget et la structure de financement par une autre audition sous serment, du 7 mai 2026.
Trois éléments, tous déclarés sous serment par Vianney d'Alançon :
- L'Institut libre de journalisme (ILDJ), fondé par Alexandre Pesey, « travaillait déjà avec l'ESJ Paris avant le rachat. Il était notamment son plus gros pourvoyeur de masters ».
- Édouard du Peloux, ancien directeur de l'ILDJ, est devenu directeur adjoint chargé de la pédagogie de l'ESJ Paris.
- Alexandre Pesey lui-même « nous a rejoints dès la phase de construction du projet de l'ESJ ».
Le comité pédagogique est présidé par Bernard de la Villardière, président du Press Club de France, et comprend Franz-Olivier Giesbert, Sonia Mabrouk, Laetitia Strauch-Bonart et Rémi Brague. La direction générale a été confiée à Emmanuel Ostian, trente ans de journalisme, passé par LCI et TF1.
Interrogé par Laurence Rossignol sur une orientation « anti-woke » qu'il aurait revendiquée, il répond : « je ne conteste pas les propos qui ont été rapportés […] Nous ne voulons pas être pris dans un courant idéologique. » Interrogé sur les médias du groupe Bolloré, il répond que « Vincent Bolloré est un capitaine d'industrie extraordinaire » et que ces dirigeants « répondent présents » quand une école est en péril.
Ce que ce wiki ne déduit pas de cette audition
Racheter une école n'est pas former des journalistes à sa main, et l'audition ne permet pas de dire l'inverse. Aucun élément n'y établit qu'un enseignement ait été orienté, qu'un étudiant ait été recruté par un actionnaire, ni qu'une règle ait été enfreinte. La SAS est une forme juridique banale, le rachat d'un fonds de commerce en difficulté aussi, et le plafond de 20 % par actionnaire est un fait déclaré, pas un grief.
Ce que l'audition établit, c'est une géographie : les mêmes noms se retrouvent à la propriété des titres, au capital de l'école qui forme, et à la tête de sa pédagogie. Ce que l'audition n'établit pas, ce sont les montants — précisément les trois chiffres renvoyés à l'écrit.
Ce que cela change pour lire ce wiki#
La règle est désormais applicable à tous les groupes, et non plus au seul groupe Bolloré. Concrètement, ne comptent pas comme deux sources indépendantes :
| Deux titres parmi | Propriétaire commun |
|---|---|
| CNews, Europe 1, le JDD, Paris Match, Prisma | Bolloré |
| Le Parisien, Aujourd'hui en France, Les Échos | Arnault |
| Marianne, Franc-Tireur, et TF1 selon le degré de contrôle | Kretinsky |
Ce wiki a appliqué la règle au groupe Bolloré à trois reprises — sur le programme de Gabriel Attal, sur la liste des candidats et sur la candidature de Francis Lalanne. Il ne l'a jamais appliquée aux autres groupes, faute de cette carte. C'est une asymétrie de traitement qui a existé jusqu'ici, et qui est levée par cette fiche.
Ce que cette fiche ne dit pas#
- Elle n'attribue aucune intention à aucun propriétaire. Elle constate des périmètres.
- Elle ne dit pas qu'un titre reflète les vues de son propriétaire. C'est une question distincte, qui se démontre titre par titre et ne se déduit pas de la propriété.
- Elle ne classe pas les groupes par degré de problème. Le groupe Bolloré a sa fiche parce qu'il est le plus étendu, non parce qu'il serait le seul concerné.
Pour creuser#
- Le groupe Bolloré — le périmètre le plus étendu, traité à part
- Le registre des sources — la règle de non-circularité
- Sénat — à l'heure du numérique, la concentration des médias en question ?
- Public Sénat — les préconisations du rapport sur la concentration
Sources#
- Sénat, commission d'enquête, À l'heure du numérique, la concentration des médias en question ?, rapport n° 593 (2021-2022) (A) — https://www.senat.fr/rap/r21-593-1/r21-593-115.html — non lu
- Sénat, comptes rendus de la commission d'enquête sur la concentration dans les médias (A) — https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20211129/ce_medias.html
- Public Sénat, « Concentration des médias : divisés, les sénateurs s'accordent malgré tout sur les préconisations du rapport » (C) — https://www.publicsenat.fr/actualites/non-classe/concentration-des-medias-les-senateurs-se-divisent-sur-les-preconisations
- Public Sénat, sur l'audition de Bernard Arnault devant la commission d'enquête (C) — https://www.publicsenat.fr/article/parlementaire/concentration-des-medias-bernard-arnault-assure-oeuvrer-dans-l-interet-general
- Sénat, commission d'enquête sur les financements privés de politiques publiques, rapport n° 860, tome II, audition de M. Vianney d'Alançon, président de l'École supérieure de journalisme de Paris, jeudi 9 avril 2026, p. 399 (A — déposition sous serment) — ✅ LUE le 26 août 2026, intégralement : statut, périmètre du rachat, effectifs, répartition du capital, reconnaissance, équipe dirigeante, et les trois questions financières renvoyées à des réponses écrites non publiées
- Acrimed, « Médias français : qui possède quoi ? » et « Concentration des médias : les grandes manœuvres » (cote D — association militante assumée) — https://www.acrimed.org/Concentration-des-medias-les-grandes-manoeuvres — utilisées pour repérer des périmètres, non pour établir des faits
Limites#
- Cette fiche est cotée C, la plus basse du wiki avec celle sur le plafonnement des aides sociales. Les données de propriété proviennent d'un rapport sénatorial de 2022 et d'une association militante, et aucune n'a été recoupée sur un registre officiel.
- Le paysage a changé depuis 2022 : au moins deux lignes sont vraisemblablement périmées — Libération et La Provence. Le nombre exact d'opérations intervenues depuis n'est pas établi.
- Une contradiction interne au wiki n'est pas tranchée : le registre des sources attribue Libération à un fonds de dotation lié à Kretinsky, cette fiche à Altice.
- Le chiffre de 43,6 millions d'aides à la presse provient d'une source de cote D et n'est pas recoupé.
- Les degrés de contrôle ne sont pas distingués : détenir un titre, en détenir une participation minoritaire et présider son conseil ne sont pas la même chose, et la règle de non-circularité ne devrait pas s'y appliquer identiquement.
- L'audiovisuel public n'est pas traité, alors qu'il constitue un ensemble éditorial qui devrait relever de la même règle.
- Le nom des actionnaires de l'ESJ Paris n'est pas connu de ce wiki. L'audition du 9 avril 2026 en donne la répartition — aucun au-delà de 20 % — mais pas un seul nom. La commission ne les a pas demandés, et le compte rendu ne les porte pas.
- Les trois réponses écrites promises sous serment n'ont pas été retrouvées : montant de la taxe d'apprentissage, liens financiers avec La Courte échelle, taux d'insertion. Elles ont peut-être été fournies à la commission ; le tome II ne les publie pas, et ce wiki n'a pas d'autre accès.
- Rien n'est établi sur le contenu de l'enseignement dispensé à l'ESJ Paris. Cette fiche décrit un capital et un organigramme. Elle ne décrit pas un cours, et ne prétend rien en déduire.
- Prochaine piste, en deux branches. D'une part, reconstituer la carte de propriété sur des sources de cote A — registres du commerce, déclarations à l'ARCOM, rapports annuels des groupes — et trancher la contradiction sur Libération. D'autre part, le registre du commerce et des sociétés donnerait les actionnaires de la SAS ESJ Paris, que l'audition n'a pas nommés : c'est la piste la plus courte et la plus décisive de cette fiche.